Android: Netrunner

Posted juin 18th, 2014 by Arez and filed in Jeux

J’ai toujours voulu apprécier les jeux de cartes à collectionner. Ça a commencé quand j’étais gamin, avec le jeu de cartes Pokémon. J’avais 2-3 starters rangés dans de petites boîtes que je sortais à l’occasion pour regarder les dessins. J’ai joué au jeu une seule fois, avec mon voisin. Ça a duré deux après-midi plutôt ennuyeux, j’ai perdu, et j’ai dû lui céder mon Electhor super rare. Du coup, j’avais un peu grave les boules.

J’ai grandi, et comme la plupart des ados j’ai développé une curiosité pour Magic L’Assemblée. J’avais acheté un booster chez un marchand de journaux et je discutais des cartes avec un copain, mais je n’ai jamais eu un seul adversaire jusqu’à la sortie du premier Duels of the Planeswalkers sur Xbox. C’est là que j’ai appris la vérité dérangeante sur Magic et sur la plupart des jeux qu’il a inspiré. (Et je pense à toi en particulier, Hearthstone)

Traitez-moi de fou si vous y tenez, mais je crois que Magic est un jeu chiant et mécaniquement pauvre.

Chiant, parce qu’au delà du fait que l’heroic-fantasy est un thème tellement vu et revu que l’image sur sa bande magnétique est toute dégueulasse et tordue (Si vous êtes trop jeunes pour avoir connu les VHS, de une, cherchez sur wikipedia, et de deux, vous me faites pas mal flipper alors prétendez que vous êtes plus vieux dans les commentaires), mais en plus, les mécaniques de jeu collent à ce thème comme les filles me collaient pendant les slows à la boum de la colo, c’est à dire à bout de bras avec un très large cordon sanitaire au milieu.

Dans Magic, on est des supers magiciens à la Gandalf, non ? Le genre de type qui peut tromper la mort et qui a des pouvoirs quasi-divins, c’est ça ? Alors pourquoi je dois invoquer des monstres pour tabasser mon prochain ? Et pourquoi je dois attendre d’être blindé en mana pour invoquer les monstres les plus cool ? Et pourquoi je ne peux tirer qu’une unité de mana par terrain pour invoquer ces monstres ? Et qu’est-ce qu’un terrain, et comment j’en tire de la mana ? Et pourquoi je veux tabasser mon prochain ? Et, bordel de merde, est-ce que quelqu’un peut me dire ce qu’est un lotus noir, et pourquoi les gens les vendent à 1250 euros sur eBay ?

Mais qu’un jeu n’ait aucun sens thématiquement, passe encore. Je veux dire, les échecs sont le plus grand jeu de plateau de tous les temps, et personne ne sera foutu de vous expliquer pourquoi les cavaliers se déplacent en L. Ce qui me gêne le plus dans Magic, c’est le fait que toutes les décisions intéressantes se déroulent hors de la partie.

J’explique : La façon dont un joueur va choisir ce qu’il fait lorsqu’il est face à un adversaire sera définie avant toute chose par la construction de son deck. Plutôt que de réagir à la situation face à laquelle il est confronté, un bon joueur va chercher à gagner du temps en attendant d’avoir dans sa main le combo de cartes dévastateur qui va lui permettre de prendre le dessus. Mais du coup, à chaque tour, il y a une option optimale qui permettra de faire avancer la machine tout en restant à l’abri des attaques adverses, et quelques options débiles qui vous feront passer pour un gros cake.

Au lieu d’une bataille épique entre deux grands sorciers, j’ai plus l’impression de voir une bagarre de comptables qui cherchent à améliorer du mieux que possible les chiffres de leur boîte pour le troisième trimestre pour qu’elle continue de tourner. Magic est intéressant pendant la création de son deck, lorsqu’on a les mains dans le cambouis et qu’on décide de préparer avec amour des jolis combos faits main, qu’on arrose délicatement avec un joli thème. Tiens, un deck avec des rats ! Oh, joli deck de gobelins ! Mais même cette phase à ses limites, et c’est lorsqu’elle affronte la dure réalité du capitalisme le plus sale.

« Oh, tu veux te faire un joli deck ? », déclarent un sourire en coin les patrons de Wizards of the Coast, une division du groupe Hasbro. « Alors achète nos jolis boosters, viens ! Si tu es gentil et que tu nous file toutes tes économies, on pourra même te donner cette jolie carte qui sera la clé de voûte de tout ton édifice ». Certes, ce n’est pas le plus gros des rackets, mais c’est un racket néanmoins, et celui-ci est plutôt lucratif.

Mais en vérité je vous le dis, face à tant de cynisme, il existe une alternative. Il existe un jeu où le thème et les mécaniques jouent de concert, unis l’un dans l’autre en parfaite harmonie. Il existe un jeu où même le deck le mieux construit tombera face à un joueur capable de faire preuve d’ingéniosité et de roublardise. Ce Shangri-La de game design, à la croisée de Magic et du poker, il existe, il porte des jolis habits de Cyberpunk, et son papa, c’est Richard Garfield. C’est-à-dire le créateur de Magic. Comme quoi, passé un certain moment, même le créateur de Magic en avait plein le cul de Magic, alors n’allez pas dire que je raconte n’importe quoi.

Ce jeu, étais-je sur le point de vous dire avant d’être interrompu par moi-même, c’est Netrunner, publié par Wizards of The Coast en 1996. Jeu asymétrique mettant en scène le combat d’une méga-corporation aux desseins plutôt sombres face à un hacker débrouillard qui veut lui coller un maximum de bâtons dans les roues pour l’empêcher de mettre à exécution ses plans pour dominer le monde. Salué par la critique et les joueurs qui s’y connaissent un peu, le jeu a eu la malchance de sortir alors que le marché des jeux de cartes à collectionner s’écroulait comme un soufflé mal fichu, et il a fini par tomber dans l’oubli.

Pourquoi en parler aujourd’hui, alors ? Parce que, 16 ans plus tard, Fantasy Flight Games a racheté la licence à Wizards, ajouté deux-trois coups de peinture sur l’édifice et a sorti Android: Netrunner, le jeu dont nous parlons aujourd’hui et que j’aime d’un amour tout à fait déraisonnable. Pourquoi « Android » ? Parce que le jeu se passe maintenant dans l’univers d’Android, un jeu de FFG très inspiré de Blade Runner et très décevant d’après les dires de tout ceux qui l’ont essayé après avoir adoré le jeu de cartes. Pourquoi « Netrunner » ? Parce que, sous la peinture et les nouvelles règles, ça reste Netrunner, le jeu totalement génial de 1996. « D’accord, mais comment joue t-on à Netrunner ? », j’allais y venir.

Comme je l’ai dit plus haut, Netrunner est un jeu totalement asymétrique. L’objectif général est le même (réussir à remporter 7 points de victoire), mais les moyens d’y arriver sont différents selon que vous soyez du côté de la Corporation ou du côté du Runner -le hacker mentionné tantôt, mais dans le jeu ils s’appellent des runners-.

La Corporation gagne si elle arrive à remplir ses objectifs. Lentement mais sûrement, elle doit poser ses cartes dans des serveurs, puis investir du temps et des crédits jusqu’à avoir assez de jetons d’avancement pour remporter l’objectif, marquer les points et obtenir un nouveau pouvoir sympa. Par exemple, embaucher une force de sécurité privée qui vous permettra d’aller casser les genoux de quiconque tenterait d’accéder à vos serveurs, par exemple, le Runner assis en face de vous.

Le Runner gagne si il arrive à voler les objectifs de la Corporation. Pour cela, il doit lancer et réussir des piratages sur les serveurs de son adversaire. Et, première idée géniale du jeu, en plus des cartes posées devant lui, appelées « serveurs distants », le joueur de la Corporation a trois serveurs centraux, les Archives, la R&D et le QG, qui correspondent respectivement à sa défausse, sa pioche et sa main. Dès qu’il découvre un objectif parmi les cartes de son adversaire, le Runner la remporte, et marque les points indiqués dessus.

Seulement, ce n’est pas aussi simple. La Corporation peut protéger ses serveurs à l’aide de GLACE. (Générateurs de Logiciel Anti-intrusion par Contre-mesures Électroniques, oui c’est alambiqué mais c’est un sacrifice à faire si on veut sauver le jeu de mot). Lorsqu’un Runner rencontre une glace, il doit en exécuter toutes les routines avant de continuer. Et les routines vont d’un gentillet « Arrêtez le piratage » au plus vicelard « Prenez 1 dégât Neuro« , qui va diminuer de manière permanente la taille de la main du Runner.

Mais n’allez pas croire que le Runner n’a pas les moyens de se défendre. En effet, il dispose de brise-glaces, des logiciels qui permettent de casser les routines des glaces posées sur son chemin. Seulement voilà : il y a trois types de glaces, et trois types de brise-glace qui ne briseront les routines que d’un seul type de glace. Oh, et j’avais presque oublié la deuxième idée géniale du jeu, le gros twist : la Corporation joue la plupart de ses cartes face cachée, et peut en payer le coût uniquement lorsqu’elle en a besoin, c’est à dire lorsque vous vous attaquerez à l’un de ses serveurs.

Allez, je force un peu le trait, la Corporation n’est pas si puissante que ça. D’abord, elle ne peut pas tout protéger tout le temps, parce qu’elle n’en a ni le temps ni les moyens. Ensuite, vous pouvez disposer de ressources qui vous permettront d’affronter les tours de glace plus sereinement. Vous pourriez prendre un petit boulot, aller en boîte pour vous ressourcer, ou vous trouver une piaule ou vous planquer pendant que les flics qui veulent vous péter les genoux vous cherchent. Et vous pouvez lancer diverses opérations pour pourrir la vie de la Corpo afin de vous faciliter la vie, comme lancer de faux ordres d’activation ou plus simplement leur vider les caisses afin qu’ils n’aient plus les moyens de faire quoi que ce soit tandis que vous êtes plein aux as, en train de vous descendre une canette de boisson énergisante cul-sec.

Ce à quoi la Corporation répondra en faisant fermer vos comptes en banque, en vous traquant afin d’éliminer une à une vos connections et vos ressources, et, si ça ne fonctionne pas, ma bonne dame, il reste toujours la tactique de la terre brûlée. Après tout, ça donnera du boulot à notre division Bâtiment et quand le bâtiment va, vous connaissez la chanson.

Et si avec tout ça vous n’êtes pas encore assez parano, n’oubliez pas : la Corporation a également les moyens de vous tendre des traquenards vicieux qui pourraient bien vous coûter la vie. Parce que oui, j’avais oublié de le mentionner, mais la Corporation peut également vous tuer et remporter la partie comme ça. Mais ne perdez pas espoir, vous avez les moyens de les pourrir à l’aide de virus très méchants et de programmes ultra-perfectionnés qui ne feront qu’une bouchée de l’opposition.

Vous l’avez senti, hein ? En vous montrant deux-trois cartes et en vous expliquant tout autant de règles, je crois que j’ai fait la démonstration de comment le jeu utilise son thème et ses mécaniques pour raconter l’histoire fascinante d’une méga-corporation surpuissante écrasant tout sur son passage, et du petit runner malin et courageux qui avec ses moyens limités va pouvoir les arrêter. Et devinez quoi ? Même si les cartes sont tirées de l’édition de 2012, tout ça était déjà sous une forme ou une autre dans le jeu de 1996. Vous comprenez maintenant pourquoi on a eu droit au remake 16 ans plus tard ? Le jeu déborde de personnalité, et il aurait été stupide de ne pas le revisiter un jour ou un autre.

Et je n’ai toujours pas évoqué la grosse nouveauté de l’édition de 2012, la troisième idée géniale, le truc en plus de tous les autres trucs en plus : les identités. Parce qu’en plus de faire son choix entre le Runner ou la Corpo, Android: Netrunner demande au joueur de faire son choix parmi quatre Méga-Corporations et trois factions de Runners, chacune avec plusieurs identités, toutes avec un style de jeu et une manière de construire le deck différentes. Illustrons maintenant en faisant le tour des Corpos :

  • Spécialisée dans la robotique et l’intelligence artificielle, Haas-Bioroid est une corporation facile à jouer pour les débutants. Les bioroides constituent en effet une glace puissante et efficace qui saura gêner la plupart des tentatives de piratage. Couplés à une économie solide, Haas est l’archétype de la corpo bien mais pas top dans tout les domaines, mais bien.
  • Leader dans le domaine du clonage pharmaceutique et dans l’expérimentation humaine, Jinteki est tout le contraire de Haas. Leur glace est fragile et leur économie compliquée. Cependant, c’est probablement la plus dangereuse des corporations parce que leur capacité à tendre des pièges mortels est inégalée. Jinteki a le don de jouer avec l’esprit du Runner, et à punir la moindre erreur d’inattention avec des cartes qui font du gros dégât. Difficile à jouer, et difficile à affronter, Jinteki fait mal, et le fait bien.
  • NBN, la plus grande multinationale du monde médiatique, pensez News Corp sous stéroïdes, se concentre sur les Tags et les Traques. En gros, ils vont chercher le runner, le trouver, lui pourrir la vie, et pendant qu’il essaie de s’échapper, ils vont avancer leurs objectifs le plus vite possible et gagner avant que le Runner soit à nouveau sur ses deux pieds.
  • Et puis, il y a le Consortium Weyland. Leur truc à eux, c’est de faire des grosses centrales géothermiques et des grands immeubles avec un gros W dessus. Ils sont blindés, et ils vont utiliser tous ces crédits pour pourrir le Runner. Leur glace est chère mais puissante. Ils peuvent démolir tout un quartier juste pour tuer quelqu’un, ils savent que le monde les déteste, et ils s’en tapent.

Du côté des Runners, c’est exactement la même chose :

  • Les Anarchs, comme leur nom l’indique à peu près, se foutent d’à peu près tout, et veulent juste écraser les méga-corpos sous la semelle de leurs cyber-Docs. Pour cela, ils déploieront toute une suite de programmes et de virus faits pour mettre un serveur à genoux. Maintenant voilà, ils ont des coupes de cheveux étranges, et ils trouvent que l’argent c’est sale alors leur économie est plutôt mauvaise.
  • Les Criminels, eux, l’argent, ils adorent ça, et ils vont tout faire pour en avoir le plus possible, et ça passe par toute une série de mauvais tours qui vont empêcher la Corpo de faire ce qu’elle voulait. Capables d’être dangereux même sans brise-glace, les Criminels sont le ver dans le fruit qui se sustente en pourrissant tout ce qu’il peut pourrir.
  • Et enfin, il y a les Façonneurs, qui codent juste pour le plaisir de coder. Ils font de jolis programmes avec leur joli hardware, qui leur permet de passer outre toutes les glaces qu’ils rencontrent. Ils ne sont pas là pour détruire la Corpo, ni pour l’argent. Non, ils vont passer juste pour dire qu’ils ont pu passer, et voler des objectifs parce que ça semblait rigolo à faire.

En plus d’ajouter encore plus de personnalité au jeu, les identités, avec leurs avantages et leurs contraintes, facilitent la construction de deck, en indiquant une direction à suivre. Choisissez ce qui correspond à ce que vous voulez faire et trouvez des combos dévastateurs, assurez-vous d’avoir de quoi affronter tous les types de glace ou de brise-glace, assurez-vous de ne pas avoir trop de cartes et roulez jeunesse, l’incroyable aventure numérique du cyberpunk vous attend.

Et le mieux dans tout ça ? C’est que vous n’aurez même pas à claquer une fortune pour avoir tout ça. Pourquoi ? Parce que c’est un Jeu de Cartes Évolutif. En gros, tous les mois ou presque, vous pouvez acheter un petit paquet de données, qui contient 20 nouvelles cartes en trois exemplaires à incorporer dans vos decks. Et c’est tout. Pas la peine de vider son PEL pour acheter une tonne de boosters, toutes les cartes dont vous aurez besoin sont là, dans une jolie boîte qui s’ouvre sur les côtés.

Ces packs de données sortent par cycle de 6, et entre chaque, il y a une extension plus conséquente, mais centrée uniquement sur une Corporation et une faction de Runner qui sort. Il y a douze packs de données et deux extensions sorties en français, mais à des prix très abordables, et m’est d’avis qu’une fois que vous aurez commencé vous ne vous sentirez pas d’arrêter.

Parce qu’Android: Netrunner, c’est le futur. C’est déjà le jeu le plus excitant du moment tout supports confondus, mais l’ajout constant de nouvelles cartes qui changent de manière radicale la façon dont le jeu est joué en font aussi le jeu le plus excitant de demain. C’est aussi un peu le jeu le plus excitant d’hier, tant son game design encourage les grands moments de bravoure dont on se souvient pour le reste de ses jours, comme lorsqu’un runner sûr de son coup s’attaque à une tour de glace, survit aux assauts continus de la Corpo uniquement pour tomber sur un piège qui semblait un peu trop évident pour celui qui l’a tendu et qui suait à grosses gouttes, pensant que ça ne pourrait jamais passer (Oui, je parle ici d’expérience).

Alors si vous aussi vous cherchiez le jeu de cartes pour vous, sachez-le : le monde a changé. Bienvenue dans l’ère de Netrunner. Bienvenue dans le futur. N’oubliez pas vos brise-glace.

Android: Netrunner est un jeu de Fantasy Flight Games, créé par Richard Garfield et publié en France par Edge Entertainment. La boîte de base coûte 40 euros sur le site officiel de Edge, mais vous pouvez la trouver à moins cher ailleurs. Pareil pour les extensions, qui coûtent officiellement 30 euros, et pour les packs de données, qui eux sont à 15. Quoi qu’il arrive, il les vaut largement.